Haiti dans le chaos

Rêves de totalitarisme, en Haïti

PORT-AU-PRINCE, 18 Avril – Devant le chaos qui caractérise actuellement Haïti, pas seulement les conséquences du séisme que l’incertitude due à l’absence totale d’une autorité de l’Etat pour suppléer au dérèglement forcé du comportement de la population, impossible de ne pas se demander: est-ce ça la démocratie?

En effet autrefois les hommes avaient moins de patience que aujourd’hui.

Autrefois aussi il n’y avait pas cette solidarité internationale si manifeste dans le cas d’Haïti depuis le séisme qui a emporté plus de 220 000 de nos compatriotes et plus de la moitié de la faible économie du pays.
Autrefois, à la moindre menace de ce genre, qu’elle ait été d’origine naturelle comme un tremblement de terre, ou économique comme la grande dépression des années 1930 ou politique comme une situation de guerre civile, au diable la démocratie. On pensait immédiatement à un pouvoir autoritaire pour rétablir l’ordre.

C’est Franco en Espagne ou Pinochet au Chili …

Mais c’est aussi l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste qui ont émergé en pleine crise économique des années 30.
Et sur le point d’être défaite par les forces allemandes, la France s’empressa de mettre à sa tête un militaire, le vieux maréchal Pétain.

Vestiges du Palais National

Vestiges du Palais National

Quand tout autour de nous s’écroule …

Même les Etats-Unis qui n’échappent pas tout à fait à la règle. Pays du maccarthysme (du nom d’une campagne aveugle menée dans les années 50, au début de la Guerre froide, contre les intellectuels soupçonnés de sympathie communiste vraie ou fausse), plus près de nous n’oublions pas les mesures de l’administration de George W. Bush au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 (les prisons secrètes de la CIA, le contrôle du courrier électronique etc).

Par conséquent la situation en Haïti ne peut ne pas porter à s’interroger sur l’opportunité du système démocratique quand tout autour de nous s’écroule. Au propre comme au figuré. D’abord quand le peuple menace de ne répondre à aucune règle établie. Ce sont par exemple les sans abris qui refusent de partir des établissements scolaires où ils ont élu domicile après le séisme empêchant la réouverture de l’école.

Les gangs plus forts que la loi …

Mais ce n’est pas vraiment là le danger car ce ne sont pas vraiment les sinistrés du séisme qui créent le problème que les gangs qui ont pris possession des camps de réfugiés devant l’absence totale de la force publique. Les gangs plus forts que la loi. Même quand le gouvernement construit un autre camp pour assurer un relogement plus ordonné des milliers de sans abris que personne ne bouge. Les gangs mettent en échec le pouvoir.

Francois Duvalier, dictateur haitien

François Duvalier, surnommé « Papa Doc », né à Port-au-Prince le 14 avril 1907 et mort dans la même ville le 21 avril 1971, fut président d’Haïti de 1957 à 1964 puis dictateur (« Président à vie ») de 1964 à sa mort.

Lorsque le journal montréalais La Presse demande au Premier ministre Jean Max Bellerive: L’opposition vous accuse de préparer un pouvoir autoritaire à travers la prolongation de l’état d’urgence’, celui-ci de répondre: ‘Nous n’aurions pas les moyens de cet autoritarisme.’ Le Premier ministre a-t-il raison de répondre ainsi? Oui, parce que ce qu’il dit n’est pas faux. Non, parce que c’est peut-être dommage. Lorsque le New York Times demanda à Papa Doc au début de son régime: ‘L’opposition vous traite déjà de dictateur!’ Duvalier sourit (en montrant toutes ses dents) et répondit: ‘En effet, je suis un dictateur.’ (Réf. Bernard Diederich in  » Le Trophée « ).

A l’époque, le problème se réglait soit par un coup d’état militaire avec assentiment de Washington (comme celui du général Raoul Cédras renversant Aristide en septembre 1991) – or tous les coups tentés contre Duvalier ont lamentablement échoué, soit par l’envoi de la 7e flotte américaine dans les eaux de ce pays comme le renversement en Iran du Premier ministre Mosaddegh et son remplacement par le Shah ramené sur son trône (1951).

Les acteurs du jeu démocratique refusent de le jouer …

Bellerive a cependant raison parce que aujourd’hui il y a la solidarité internationale (‘global solidarity’) pour empêcher un tel débordement. Mais est-ce que le problème est résolu pour autant? Que se passe-t-il quand ce sont les acteurs du jeu démocratique eux-mêmes qui refusent de jouer le jeu? On a entendu les discours enflammés et au ton parfois gratuitement radical qui dans la classe politique ont entouré le vote du projet demandant une prolongation pour les 18 prochains mois de l’état d’urgence afin de pouvoir mettre en place les dispositions pour l’utilisation des près de 10 milliards de dollars américains que la communauté internationale s’engage à donner pour la Reconstruction d’Haïti.

La même litanie des clichés les plus éculés de la lutte politique haïtienne sans innovation ni le moindre effort d’analyse de la conjoncture. Alors que pour tous les observateurs honnêtes ou plus ou moins lucides, le 12 janvier 2010 marque un tournant décisif dans la conception de notre réalité en Haïti.

L’autoritarisme nous a fait dix mille fois plus de mal …

L’ennui est qu’en Haïti l’autoritarisme est synonyme de Duvalier, donc plus que partout ailleurs un échec. Qui pis est, le régime qui est responsable pour une bonne part de nos déboires actuels. Les gouvernements post-Duvalier (comme on dit aujourd’hui post-désastre) ont fait le reste.

Et Goudougoudou a donné le coup de grâce!

S’il n’y a pas d’autorité de l’Etat c’est aussi parce que Duvalier avait fait place nette pour pouvoir concentrer tout le pouvoir entre ses mains mettant au monde un régime qui avait peur de son ombre. Les successeurs n’ont pas eu le courage de changer de registre. On aboutit donc à une démocratie par la force des choses, c’est-à-dire fonctionnant selon le même culte du pouvoir personnel et une opposition de son côté selon les mêmes phantasmes de persécution. D’où chez cette dernière les éternelles références à la lutte contre la dictature.

Mais rêver de totalitarisme, comme dit le Premier ministre Bellerive, c’est peine perdue. Pas uniquement parce que nous n’en avons pas les moyens, mais aussi parce que l’autoritarisme nous a fait dix mille fois plus de mal que la démocratie.

Un engagement de tous les instants …

Toutefois ce n’est pas la solidarité internationale non plus qui doit constituer notre garde-fou contre le totalitarisme parce que c’est s’abandonner totalement aux illusions. Mais c’est la reprise en main de notre propre destin. La hardiesse des gangs ne s’explique que par la démission de l’Etat.

Changeons par conséquent d’Etat.

Peut-être que s’il existe une différence, serait-ce la seule, entre la démocratie et la dictature, ce sont les élections. Quand la partie avertie (nous n’avons pas dit éclairée) de la Nation, décide de s’en préoccuper et de s’en occuper. Faut-il encore qu’elle existe! Sinon c’est abandonner une illusion pour une autre.

Finalement peut-être qu’il a raison celui qui a dit: la démocratie est un système très imparfait mais c’est le moins mauvais.

Le problème est que contrairement à la dictature qui vous réclame un total désengagement (adore ton maître et tout le reste viendra par surcroit), la démocratie demande à chaque citoyen un engagement de tous les instants. Et c’est probablement ce que nous avons manqué de comprendre jusqu’ici.

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