Les Afro-Argentins, les Afro-Paraguayens et les Afro-Uruguayens: Des histoires Nationales Invisibles

Nous le dirons jamais assez, que l’Empire espagnol qui a longtemps été hégémonique aux Amériques durant quatre siècles (XVe au XIXe siècles), a eu comme base la main d’oeuvre servile africaine dans son double système esclavagiste et colonial. Nous avons évoqué récemment que du Mexique (la Nouvelle Espagne), qui fut le centre de répartition des contingents esclavagistes, de là sont partis des milliers d’esclaves vers d’autres colonies d’Amérique Espagnole, mais aussi alimentant le trafic humain entre le Río de la Plata (Argentine, Paraguay, Uruguay), l’Afrique Centrale et l’Afrique en général.

C’est de cette manière que des milliers d’Africains Bantus et d’autres groupes d’Africains sont débarqués en Argentine, au Paraguay, en Uruguy et même au Pérou, pour travailler dans des plantations et les maisons de ces colonies. Ces Africains ont contribué grandement au paysage socio-culturel et politique de ces pays, comme en témoigne le Tango en Argentine, le Candombé en Uruguay, le tambour ou tam-tam au Paraguay et en Uruguay.

Scène de Candombe, à Montevideo, Uruguay (1870)

‘‘La Connaissance du Passé est la clé de notre compréhension du Présent’’ avance la maxime. Cela revient à dire qu’un meilleur examen de l’histoire nous permet de comprendre les aspects ou les faits que nous pouvons voir dans nos sociétés actuelles..

Pendant quatre siècles, l’Empire espagnol aux Amériques a beaucoup reçu de l’Afrique via des commerçants portugais, une main d’oeuvre en abondance, pratiquement gratuite. Cette main d’oeuvre en provenance principalement d’Afrique Centrale (les deux Congo actuel, le Gabon, l’Angola et Sao Tomé-et-Principe), dont les ressortissants sont appelés Bantus aux Amériques portugaises et espagnoles et ensuite d’Afrique de l’Ouest et australe. Les documents historiques confirment la provenance de ces Africains et cela ne fait aucun doute de la part des historiens.

Depuis 1556, le port de Luanda, faisant partie du royaume de Ndongo (vassal du Kongo), avait exporté des milliers de cargaisons de Bantus vers l’Amérique, entre autres vers la région appelée Río de la Plata, une région qui englobe l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. La prépondérance des ressortissants d’Afrique centrale est principalement due à la proximité géographique.

Tenant compte des délais de voyage, relativement, moins longs, entre l’Afrique centrale et l’embouchure de la Rio de la Plata et le caractère stratégique de ce couloir dans l’introduction de la main d’œuvre malimbe, congo, ngola, mundongo, matamba, imbangala et benguela en Amérique du sud, le port de Buenos Aires sera intensément exploité concluait le défunt historien Angolais Simão Souindoula dans son exposé[1].

Donc, le Río de la Plata recevait approximativement 100.000 Africains par an, principalement des Bantus provenant des ports de Mpinda, ensuite de Luanda, de Loango, de Badagry (état de Lagos, Nigéria), de Dahomey et enfin de la Côte-de-l’Or (actuel Ghana). En 1808, trois habitants sur dix de Buenos Aires étaient Noirs. Les Afro-Argentins représentaient plus de la moitié de la population dans certaines provinces agricoles. Au XXe siècle, ces derniers auraient littéralement « disparu » du paysage, selon la thèse dominante. Leur participation forcée aux guerres, la fièvre jaune qui a frappé les quartiers noirs de Buenos Aires en 1871 et le métissage seraient à l’origine de ce phénomène.

En réalité, la communauté afro-argentine a été radicalement « invisibilisée » par l’histoire officielle, et continue à l’être par les politiques eugéniques mises en place depuis fort longtemps. Cette politique peut se voir dans l’envoi en masse des Noirs dans la guerre de la Triple-Alliance (1874-1870) et de l’immigration massive européenne en 1953. Elle a aussi longtemps été et est encore dans une certaine mesure, victime des stigmates, du racisme professionnel (l’obligation de lisser ses cheveux pour un emploi), comme en témoigne l’expression « negro de alma » (noir d’âme)  qui y est devenue l’expression familière pour désigner des voyous, quelle que soit leur couleur de leur peau. Les Afro-Argentins à l’image de leurs frères Afro-Méxicains, ont longtemps été exclus des services publics. Beaucoup n’ont pas accès à des structures publiques comme les universités et finissent dans des emplois précaires ou informels, selon plusieurs études sociologiques.

Cependant cette occultation volontaire de la population Noire d’Argentine, n’a jamais pu effacer l’héritage culturel que ces populations ont apporté dans ce pays.  L’exemple le plus emblématique de cet héritage culturel, est la danse emblème nationale, le Tango. Le Tango est une danse africaine aux rythmes métissés ibériques. Le nom du “Tango” vient du verbe kikongo “Tanga”, qui signifie chanter en langue kikongo, une langue bantu d’Afrique Centrale.

En outre, sociologiquement les Afro-Argentins sont encore nombreux, contrairement à ce que dit l’opinion en général, car selon Carlos Lamadrid, secrétaire de l’association Misibamba[2], il estime à 2 millions le nombre d’Afro-Argentins : « Beaucoup de ceux qui savent qu’ils sont des descendants d’Africains ne le disent pas, et d’autres ne le savent pas. » Explique-t-il. Car après des années de métissage, une origine ne se lit pas toujours sur un visage.

Dans la quête de leur reconnaissance, une date a été établie comme « Jour de l’Afro-Argentin et de la culture afro », fixée le 17 avril, ce qui est une avancée symbolique, bien qu’insuffisante. C’est ce qu’en pense Carlos Lamadrid : « Nous, Afros, sommes fatigués des spectacles. Fatigués de jouer le Noir musicien, ou la danseuse aux formes généreuses pour divertir les foules un jour dans l’année. C’est de l’histoire dont nous voulons parler et de notre réalité aujourd’hui ». Il veut que les Afro-Argentins, considérés comme la troisième racine de l’Argentine, soient partie intégrante de la société argentine.

Quant aux Noirs du Paraguay, ils sont arrivés par deux vagues historiques. Ceux qui sont rentrés ‘‘légalement’’, sont venus de Buenos Aires, Montevideo et Córdoba. Tandis que les Africains asservis qui sont entrés illégalement au Paraguay provenaient du Brésil selon l’historien argentin José Ignacio Telesca[3], qui parle des deux origines principales des Africains du Paraguay : de l’Angola ou d’Afrique Centrale et du Nigéria.

Selon l’Association afro-paraguayenne dénommée “Kamba Cuá”, en 1782, la population afro-paraguayenne représentait 11,2 % de la population. En 1811, selon le même historien cité dessus, les Noirs représentaient la moitié de la population paraguayenne, vivant dans plusieurs villes, comme Arégua, Emboscada, Guarambaré. Une partie des Noirs du Paraguay sont venus de l’Uruguay avec le général José Gervasio Artigas, leader révolutionnaire de l’actuel Uruguay dans son exil au Paraguay. Ils sont arrivés en hommes libres en régiment de lanciers de 250 hommes et femmes, qui combattirent avec lui lors de l’indépendance de l’Uruguay.

Comme en Argentine, les Afro-Paraguayens sont longtemps restés invisibles ou invisibilisés dans le récit national, car n’ayant pas accès aux services publics, ni pris en compte dans le recensement officiel, ce qui rend impossible de savoir leur nombre exact. Ils seraient entre 10000 et 20000 Noirs selon plusieurs estimations. Leur invisibilité est due aussi au récit populaire selon lequel, ils ont été décimés par les guerres paraguayennes brésiliennes, qui ont dévasté le Paraguay. Il faut le reconnaître, beaucoup de Noirs ont été envoyés en guerre, mais une partie est restée bien vivante, notamment les femmes et les enfants. Les Afro-Paraguayens ont beaucoup contribué culturellement au paysage de ce pays avec l’introduction du Tam-Tam ou tambour dont plusieurs Afro-descendants de ce pays jouent lors des différents festivals du pays.

En ce qui concerne les Afro-Uruguayens, comme nous l’avons mentionné, ils ont en grande partie débarqué via le Río de la Plata. La plupart des récits compilés dans les conversations avec les Afro-Uruguayennes disent qu’ils ont en grande partie des origines d’Afrique Centrale, notamment de l’ancien royaume Kongo et de ses vassaux. Et comme nous l’avons également évoqué ci-dessus, les Noirs de ce pays ont grandement contribué à écrire l’histoire de ce pays, avec leur participation dans la guerre d’indépendance contre l’Espagne, ensuite contre le Brésil, sous l’empire de Pedro I.

Aujourd’hui, les Afro-Uruguayens représentent 8% de la population totale du pays. Et comme dans le cas des Afro-Argentins et Afro-Paraguayens, les Afro-Uruguayens sont restés longtemps marginalisés, jusqu’à l’arrivée de la gauche au pouvoir qui a dirigé le pays pendant treize ans. Grâce à ces politiques progressistes, les Afro-Uruguayens sont peu à peu sorti de l’invisibilité et ont eu accès aux différents services publics (éducation, emplois formels, et bien d’autre reconnaissance de divers droits).

Politiquement, aujourd’hui, une femme Afro-Uruguayenne Gloria Rodríguez a été élue sénatrice sous la bannière du parti de la droite, actuellement au pouvoir. Elle est la première femme Afro-descendante à être élue sénatrice dans l’histoire de ce pays et l’unique aussi, avoir été députée. Culturellement, comme dans plusieurs pays d’Amérique, les Afro-Uruguayens ont contribué de manière importante dans ce pays, comme en témoigne le Candombe[4], style musical avec des tambours, d’origine africaine. Plus qu’un style de musique, il s’agit d’un héritage culturel. Lors du carnaval de Montevideo, considéré comme la plus africaine des fêtes populaires sud-américaines, selon RFI, ce rythme musical fait vibrer les festifs.

En somme, il sied de dire que les Afro-descendants de l’Argentine, du Paraguay et de l’Uruguay longtemps invisibilisés par le récit national, doivent être reconnus comme partie intégrante de ces pays, car, ces Noirs, ont grandement contribué à la formation de ces pays tels que nous les reconnaissons aujourd’hui.

[1] Souindoula Simão. Trafic Negrier Transatlantique (XVIe et XIXe siècles). Luanda, novembre 2013.

[2] : Misibamba est entre autres une preuve de la contribution des Noirs dans la langue espagnole d’Argentine. Car ‘‘Misibamba’’ est un mot de la langue bantu kikongo, qui signifie ‘‘Les Bambas ou les Mbambas’’, Une ethnie existante aujourd’hui dans les 2 Congo, au nord de l’Angola et au Gabon.

[3] Documentaire : ‘‘Black Beauty of Paraguay. The Forgotten People’’. Chaine Youtube Afropride.

[4] Le terme Candombé s’apparente avec le nom de la réligion afro-brésilienne Candomblé, dont les termes signifient : musique des Noirs, fête ou coutumes des Noirs. Bien que pour le nom ‘‘Candomblé’’ donne encore des larges perspectives de définitions et significations : confère : SAMBA TOMBA, Justes Axel : ‘‘A Vivência e a Réinvenção da África Central nas Religiões de Matriz Africana do Brasil : Candomblé Congo Angola’’. Mémoire de Master en Sciences Sociales. Université Fédérale Rurale de Rio de Janeiro. Janvier 2019.

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