Il y a treize ans, presque jour pour jour, trois mots ont commencé leur voyage autour du monde. Le 13 juillet 2013, après seize heures de délibérations réparties sur deux jours, un jury de six femmes en Floride acquittait George Zimmerman de toutes les accusations liées à la mort de Trayvon Martin. « Non coupable. » C’est de cette blessure qu’est né le hashtag qui allait redéfinir le langage de la justice raciale à l’échelle planétaire.
La chronologie mérite d’être rappelée avec précision. Le 26 février 2012, à Sanford en Floride, Zimmerman, bénévole d’une patrouille de quartier, aperçoit Trayvon Martin, un adolescent noir désarmé de 17 ans, et appelle la police parce qu’il le trouve « suspect ». Malgré la consigne de ne rien tenter, il le suit, une altercation éclate, et il l’abattra. Lorsqu’il a été acquitté l’année suivante, l’affaire a provoqué de profondes réactions émotionnelles à travers tout le pays et ravivé un débat intense sur le rôle de la race et du racisme dans la vie américaine.
D’un statut Facebook à un cri planétaire
Le mouvement n’est pas né dans une salle de réunion, mais sur les réseaux sociaux. En juillet 2013, l’organisatrice Alicia Garza publie sur Facebook un message qui se termine par ces mots : « les gens noirs. Je vous aime. Je nous aime. Nos vies comptent. » Son amie Patrisse Cullors ajoute le mot-clic, et #BlackLivesMatter devient viral. Une troisième militante, Opal Tometi — plus familière avec les plateformes numériques après avoir observé les soulèvements de la place Tahrir et Occupy Wall Street — met alors en place les comptes du mouvement naissant et engage la conversation avec le public.
Il faut souligner un fait souvent oublié : le succès ne fut pas immédiat. Le mot-clic ne fut publié que 5 106 fois durant la seconde moitié de 2013, soit environ trente fois par jour. Le basculement survient en 2014, avec la mort de Michael Brown à Ferguson, au Missouri. Peu après Ferguson, Cullors, Garza, Tometi et Darnell Moore contribuent à créer l’infrastructure du réseau BLM — adaptative, décentralisée, dotée d’un ensemble de principes directeurs. Le mouvement devient une structure décentralisée comptant aujourd’hui plus de 40 sections, chacune menant ses propres campagnes et se concentrant sur des enjeux locaux.
Le Canada : une greffe précoce et singulière
Pour le lectorat d’ici, une donnée est frappante : le Canada fut le tout premier terrain d’implantation du mouvement hors des États-Unis. Une discussion sur Facebook entre leaders communautaires de Toronto, en novembre 2014, a semé les graines de Black Lives Matter–Toronto (BLM-TO), la première itération de #BlackLivesMatter en dehors des États-Unis.
La section torontoise fut fondée par Janaya Khan et Sandy Hudson. En 2014, Khan et Hudson organisent un rassemblement de solidarité devant le consulat américain de Toronto après l’acquittement de Zimmerman, la mort de Michael Brown au Missouri, et la mort de Jermaine Carby, 33 ans, tué par la police à Brampton, en Ontario. Ce dernier nom est essentiel : dès le départ, le mouvement canadien a refusé de n’être qu’un écho de la douleur américaine. Comme le résume le cofondateur Rodney Diverlus, le racisme à la canadienne est plus difficile à identifier « parce qu’il se fait avec le sourire aux lèvres ».
Le geste le plus retentissant du mouvement au pays reste le sit-in de juillet 2016. BLM-Toronto, invité à mener le défilé de la Fierté — le plus grand au pays — a organisé un sit-in de trente minutes qui a interrompu la parade, exigeant notamment l’embauche de personnes noires, autochtones et trans à la tête de Pride Toronto et le retrait des chars de police des futurs défilés. L’action a essaimé : après ce moment, les interruptions de défilés de la Fierté se sont propagées à travers le Canada, puis aux États-Unis et jusqu’au Brésil et en Nouvelle-Zélande. À Montréal, la section locale voit le jour en 2017 après la mort de Pierre Coriolan, tué par la police.
Le mouvement canadien s’est aussi distingué par ses alliances. Les sections canadiennes ont élargi leur combat pour inclure les peuples autochtones, allié leurs luttes au mouvement Land Back et milité contre les expulsions de migrants noirs. Sur le plan concret, BLM a obtenu la reconnaissance du racisme anti-Noir au sein du Toronto District School Board et l’instauration d’une formation antiraciste obligatoire.
Un mouvement sous pression : le reflux de 2025-2026
Impossible aujourd’hui d’évoquer BLM sans mesurer le reflux. Le soutien au mouvement a atteint son sommet en juin 2020, quand 67 % des adultes américains l’appuyaient — un chiffre tombé à environ 45 % en 2024. Un symbole a marqué les esprits : les grandes lettres peintes de la Black Lives Matter Plaza à Washington, lieu de rassemblement de milliers de manifestants en 2020, ont été retirées en mars 2025.
Mais derrière ce recul de l’opinion générale se cache une réalité plus nuancée. Le soutien parmi les personnes racisées est demeuré solide : en 2023, 81 % des Afro-Américains, 61 % des Hispaniques et 63 % des Américains d’origine asiatique appuyaient encore le mouvement. Et l’enjeu de fond n’a pas disparu : les fusillades policières à l’échelle nationale ont augmenté chaque année depuis au moins 2017, 2024 enregistrant les chiffres les plus élevés jamais recensés, les personnes noires étant abattues au taux le plus élevé.
L’onde de choc continue par ailleurs de traverser les frontières. En mai 2026, la mort d’Yves Sakila, un homme d’origine congolaise de 35 ans décédé après avoir été maîtrisé par des agents de sécurité en Irlande, a suscité des comparaisons directes avec le meurtre de George Floyd.
Ce que trois mots ont réellement changé
Que reste-t-il, alors, de ce cri lancé en 2013 ? Au Canada, la réponse la plus lucide vient peut-être des militants eux-mêmes, qui écrivent que des lois ont été adoptées, des politiques mises en œuvre, des organisations créées, une communauté réveillée — et surtout, que le racisme anti-Noir est désormais un enjeu de discours national. C’est là, sans doute, l’héritage le plus durable : avoir rendu dicible ce que le confort collectif préférait taire.
Car les chiffres rappellent l’ampleur de ce qui est en jeu. Selon Statistique Canada, 1,5 million de personnes se déclaraient noires au pays en 2021, dont 41 % nées au Canada. Cette population pourrait dépasser trois millions d’ici 2041, devenant le deuxième groupe racisé en importance au pays. Une communauté en pleine croissance, diverse, et dont les vies — c’était tout le propos — comptent.
Treize ans après l’acquittement de Sanford, la question posée par Garza, Cullors et Tometi demeure ouverte. Le mouvement traverse une phase de contestation et de fatigue. Mais comme le rappellent celles et ceux qui organisent chaque semaine, parfois à quatre sous la pluie : un mouvement, ce sont d’abord des personnes qui reviennent. La suite, ici comme ailleurs, dépendra de la capacité de la diaspora et de ses alliés à transformer un mot-clic devenu histoire en institutions durables.
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