Un mot, longtemps refusé, enfin prononcé
Il aura fallu plus de quatre siècles, puis vingt-cinq ans de blocages diplomatiques, pour qu’un mot franchisse enfin le seuil de l’Assemblée générale des Nations unies. Ce mot, c’est « crime ». Le 25 mars 2026, journée internationale de commémoration des victimes de l’esclavage et de la traite transatlantique, les États membres de l’ONU ont adopté une résolution qualifiant la traite des Africains réduits en esclavage de plus grave crime contre l’humanité. « Les applaudissements ont éclaté dans la salle de l’Assemblée », rapportent les chroniqueurs onusiens, témoins d’un basculement que beaucoup croyaient impossible.
La nuance compte. En 2001, le texte de Durban affirmait que la traite aurait dû être un crime. En 2026, l’ONU déclare sans détour qu’elle en est un — le plus grave. Ce passage du « aurait dû être » au « est » représente un tournant majeur, que des militants célèbrent aux quatre coins du monde. Pour la diaspora noire — du Canada francophone aux Antilles, de Lagos à Montréal —, ce glissement sémantique n’a rien d’anodin : il ouvre la porte, juridiquement et moralement, à la question des réparations.
Le Ghana, fer de lance d’une bataille de longue haleine
Cette victoire porte une signature : celle du Ghana et de son président, John Dramani Mahama. Adoptée le 25 mars 2026 avec une majorité écrasante de 123 États membres en faveur, la résolution A/80/L.48 marque un changement historique dans l’engagement de la communauté internationale face aux héritages de l’esclavage. Le texte a été porté par le Ghana et fortement soutenu par l’Union africaine. Le leadership ghanéen reflète un effort délibéré et stratégique pour faire passer le discours mondial sur l’esclavage de la reconnaissance symbolique à la responsabilité institutionnelle et à la justice réparatrice.
Rien de cette percée n’a été improvisé. Le Ghana a mené les négociations de cette résolution non contraignante de l’Assemblée pendant au moins un an. La côte ghanéenne fut, pendant des siècles, l’une des principales plaques tournantes de la traite transatlantique — une mémoire inscrite dans les murs des forts d’Elmina et de Cape Coast, devenus aujourd’hui des lieux de pèlerinage pour la diaspora. C’est donc avec une légitimité historique singulière qu’Accra a porté ce combat.
Devant l’Assemblée, Mahama s’exprimait au nom d’un bloc considérable. Le président ghanéen a pris la parole avant le vote au nom du Groupe africain, qui réunit 54 membres et constitue le plus grand bloc régional de l’ONU. Le ministre ghanéen des Affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, a tenu à désamorcer les craintes d’une démarche revancharde. Selon lui, la résolution « ne consiste pas à répartir le blâme entre les générations ou les nations ». Il ne s’agit pas, a-t-il ajouté, de rouvrir de vieilles blessures, mais de veiller à ce que ces blessures ne soient ni oubliées ni niées.
Les lignes de fracture : qui a dit non?
Le vote a aussi révélé, sans fard, les fractures géopolitiques persistantes autour de cette mémoire. La résolution a recueilli 123 voix favorables. Trois pays — l’Argentine, Israël et les États-Unis — ont voté contre, et 52 se sont abstenus. Et ces abstentions racontent une histoire en elles-mêmes : elles incluaient l’ensemble du bloc de l’Union européenne, le Canada, l’Australie et le Japon.
Le Canada figure donc parmi les abstentionnistes — un choix qui ne manquera pas d’interpeller le lectorat noir d’ici. Pour les communautés afro-descendantes du pays, voir Ottawa s’abstenir sur la reconnaissance d’un crime fondateur de l’ordre racial moderne soulève des questions légitimes sur l’écart entre les discours officiels sur l’antiracisme et les gestes posés sur la scène internationale.
Le parallèle historique est saisissant. En 2001, les principaux États occidentaux avaient quitté la conférence de Durban précisément pour éviter le langage adopté dans cette résolution. En 2026, ces mêmes États sont restés, ont voté « non » ou se sont abstenus, et ont vu 123 pays passer outre leurs objections. Le rapport de force a changé.
Une stratégie panafricaine plus large
La résolution de mars ne tombe pas du ciel : elle s’inscrit dans une offensive diplomatique continentale soigneusement orchestrée. Lors de la 37e Assemblée ordinaire de l’Union, tenue en février 2024 à Addis-Abeba, les chefs d’État et de gouvernement avaient décidé que le thème de l’année 2025 serait « Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine par les réparations ». Ce thème n’était pas qu’un slogan : il découlait d’une proposition formulée lors de la Conférence d’Accra sur les réparations de 2023.
Le mouvement s’appuie également sur des fondations juridiques continentales. La Commission africaine des droits de l’homme et des peuples a salué et réaffirmé la décision de l’Assemblée de l’UA classant l’esclavage, le colonialisme et la déportation comme crimes contre l’humanité et génocide contre les peuples d’Afrique. La résolution onusienne de 2026 vient ainsi couronner, sur la scène mondiale, un édifice patiemment construit à l’échelle africaine.
Pour Mahama, cette bataille s’inscrit dans une vision diplomatique plus vaste. Récemment élu premier vice-président de l’Union africaine, il a déjà été désigné comme l’unique candidat de sa région à la présidence de l’UA en 2027. Lors du 39e sommet, en février 2026, l’UA a élu le Burundais Évariste Ndayishimiye à sa présidence pour 2026, tandis que le Ghana était nommé premier vice-président, représentant l’Afrique de l’Ouest au sein du nouveau Bureau. Le pays se positionne, méthodiquement, comme le cœur moral du panafricanisme contemporain.
Au-delà du symbole : et maintenant?
Reste la question qui hante toute déclaration de principe : que vaut un texte non contraignant? Les sceptiques noteront que cette résolution n’oblige juridiquement personne à verser quoi que ce soit. Certains États continuent d’ailleurs de s’accrocher à des technicités juridiques pour échapper à la possibilité de réparations.
Mais réduire ce moment à son absence de force contraignante serait passer à côté de l’essentiel. Le secrétaire général de l’ONU lui-même a appelé à aller plus loin. Il a salué les démarches de certains pays pour présenter des excuses, tout en insistant sur le fait que des actions bien plus audacieuses et la participation de bien plus d’États étaient nécessaires — y compris des engagements à respecter la souveraineté des pays africains sur leurs ressources naturelles et à garantir leur participation équitable à l’architecture financière mondiale et au Conseil de sécurité.
C’est là que le combat des réparations rejoint les réalités vécues par la diaspora d’aujourd’hui. Les défenseurs de cette cause insistent : les réparations ne portent pas uniquement sur le passé, mais sur les structures qui continuent de désavantager l’Afrique aujourd’hui. Le passé ne s’est pas terminé; il a évolué.
Pour les communautés noires du Canada francophone, le débat n’est donc pas une abstraction lointaine. Il interroge nos propres institutions, nos manuels scolaires, la manière dont on nomme — ou tait — l’histoire de l’esclavage en sol canadien. Le 25 mars 2026, 123 pays ont accepté de regarder cette histoire en face. La vraie question, désormais, est de savoir combien de temps les autres pourront encore détourner le regard.
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