Il y a treize ans, une phrase publiée sur Facebook après un verdict d’acquittement est devenue le cri de ralliement d’une génération. Le 13 juillet 2013, au terme du procès de George Zimmerman — acquitté du meurtre du jeune Trayvon Martin, 17 ans, abattu à Sanford, en Floride —, l’organisatrice Alicia Garza écrivait un message se terminant par les mots « Black people. I love you. I love us. Our lives matter ». Sa consœur Patrisse Cullors reprit cette dernière expression et la transforma en mot-clic : #BlackLivesMatter. Black Lives Matter, organisation et mouvement social, a été fondé en 2013 en réaction à l’acquittement de George Zimmerman dans la mort par balle du jeune Trayvon Martin, 17 ans; Cullors adapta les mots de Garza en le hashtag #blacklivesmatter et publia une réponse, utilisant le mot-clic pour la première fois.
D’un cri de douleur à un réseau planétaire
Avec la troisième cofondatrice, Opal Tometi, les trois femmes ont donné naissance à ce qui allait devenir l’un des plus vastes mouvements sociaux du XXIe siècle. Le projet est aujourd’hui un réseau mondial dirigé par ses membres, comptant plus de 40 chapitres, dont les membres organisent et bâtissent un pouvoir local pour intervenir contre la violence infligée aux communautés noires par l’État et les justiciers autoproclamés. Ce que les fondatrices avaient promis dès le départ, c’était la durée : « Lorsque nous nous sommes réunies pour former Black Lives Matter, notre engagement était de bâtir un mouvement, pas un moment. »
Le mouvement a connu son point culminant à l’été 2020, après la mort de George Floyd à Minneapolis. L’activité sur les réseaux sociaux avec le mot-clic #BlackLivesMatter a explosé durant l’été 2020, avec plus de 1,2 million de gazouillis publics publiés en une seule journée en juin 2020; près de 10 millions d’utilisateurs distincts ont utilisé le mot-clic entre mai et septembre 2020. Cette vague a d’ailleurs été suivie d’un afflux financier sans précédent : selon The Economist, entre mai et décembre 2020, les dons aux causes liées à Black Lives Matter ont atteint 10,6 milliards de dollars.
Le Canada n’est pas un simple spectateur
Au Canada, il serait tentant de percevoir Black Lives Matter comme une affaire strictement américaine. Ce serait une erreur. Le premier chapitre canadien de Black Lives Matter a été établi à Toronto en 2014, et en novembre, des milliers de militant·e·s ont organisé un rassemblement contre la brutalité policière devant le consulat des États-Unis. Ils protestaient contre la mort par balle de Jermaine Carby, tué par un policier dans la région de Peel en Ontario, ainsi que contre la décision d’un grand jury du Missouri de ne pas inculper le policier qui a tué Michael Brown; le rassemblement torontois fut mené par la militante Sandy Hudson, qui fonda peu après le chapitre de Toronto avec Janaya Khan.
Le mouvement a ensuite essaimé à travers le pays. Au Canada, on compte cinq chapitres de Black Lives Matter : Toronto (fondé en 2014), Vancouver (2016), Edmonton (2016), la région de Waterloo (2016) et le Nouveau-Brunswick (2020). Et le Québec n’est pas resté à l’écart. La mort de Pierre Coriolan au main des services de police montrealais en 2017 a mené à la création de Black Lives Matter—Montréal, qui a interrompu la scène principale du Festival de jazz de Montréal.
Citons le journal LaPresse : « Au cours de l’intervention, qui a duré un peu plus de cinq minutes, M. Coriolan a reçu trois tirs d’armes à feu, des décharges de pistolet de type Taser de 36 secondes au total, en plus d’être visé par une arme d’impact, puis désarmé à coups de bâton. »
Bien avant, le mouvement s’était installé à Montréal, où une manifestation avait eu lieu pour dénoncer l’arrestation fatale d’Abdirahman Abdi à Ottawa; BLM n’a alors pas officiellement de section montréalaise, mais le collectif Montréal Noir s’est imposé comme la figure de proue de ce mouvement au Québec.
Ces mobilisations ont produit des résultats concrets. Parmi les acquis figurent la reconnaissance du racisme anti-Noir et du classisme au sein du Toronto District School Board, ainsi qu’une formation antiraciste obligatoire à tous les niveaux du conseil scolaire; BLM-Toronto a aussi participé à la campagne réussie pour retirer les policiers en uniforme des écoles. En Ontario, le mouvement Black Lives Matter Toronto est devenu si influent que la première ministre ontarienne Kathleen Wynne a accepté en février de créer une Direction générale de l’action contre le racisme s’attaquant au racisme systémique et au profilage racial.
Treize ans plus tard : croissance et adversité
En 2025, à l’occasion de son douzième anniversaire, le mouvement affiche paradoxalement une vitalité renouvelée. La cofondatrice et universitaire-militante Dr Melina Abdullah a détaillé un récent sommet à Los Angeles, où des organisateurs de 51 chapitres — incluant le tout nouveau Black Lives Matter Stockholm — se sont réunis; « Les cinquante et une sections actuelles représentent le plus grand nombre de sections actives jamais enregistré depuis la fondation de l’organisation. », a-t-elle déclaré, précisant que le mouvement compte désormais 51 chapitres en 2025 et des milliers d’organisateurs sur le terrain.
Mais cette expansion se déroule dans un contexte politique hostile. Le symbole le plus frappant de ce recul demeure l’effacement de la célèbre fresque de la capitale américaine. En mars 2025, un projet de loi a été déposé pour retenir certains fonds fédéraux de Washington à moins que la Black Lives Matter Plaza ne soit rebaptisée et la fresque retirée; le 10 mars 2025, les équipes municipales ont commencé à démanteler l’installation, la mairesse Bowser évoquant des menaces provenant à la fois du président Donald Trump et du Congrès à majorité républicaine.
Le bilan est mitigé jusque dans l’opinion publique. Le soutien au mouvement Black Lives Matter avait atteint un sommet en juin 2020, lorsque 67 % des Américains l’appuyaient. Aux États-Unis, plusieurs analystes estiment que la clarté morale de 2020 ne s’est pas traduite en gains législatifs durables : le projet de loi baptisé du nom de George Floyd, qui prévoyait des réformes du maintien de l’ordre dont l’interdiction de manœuvres d’étranglement dangereuses, a échoué au Congrès.
Une mémoire qui demeure vive
Au Canada aussi, la déception face à la lenteur des changements est palpable. En Ontario, la sociologue et écrivaine Rachel Décoste résumait crûment le sentiment de plusieurs : « Quels changements ont eu lieu, quelles nouvelles lois ont été votées? À part de belles paroles, je n’ai vu absolument rien. » Cette conférencière, écrivaine et sociologue mesure le décalage entre les engagements des politiciens pris sur le vif et la lenteur du système à appliquer de nouvelles politiques.
Pourtant, réduire Black Lives Matter à un feu de paille serait injuste. Au-delà des lois qui tardent, le mouvement a durablement transformé le vocabulaire collectif. Un héritage important de Black Lives Matter est la façon dont il a mis en lumière les réalités du racisme anti-Noir au Canada, ici et maintenant. Comme le rappelle le Musée canadien pour les droits de la personne, BLM s’appuie sur un riche héritage historique de militantisme noir radical, notamment les mouvements anticoloniaux, le mouvement Black Power et la lutte contre l’apartheid.
Treize ans après ce message publié un soir de juillet, la question demeure ouverte. Un mot-clic peut-il changer le monde? À lui seul, non. Mais il peut nommer une douleur, rassembler des millions de personnes et forcer des institutions à se regarder en face. De Sanford à Toronto, de Minneapolis à Montréal, la promesse initiale des fondatrices — bâtir un mouvement, pas un moment — reste, malgré les vents contraires, un chantier bien vivant.
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