Naïka, l’étoile métisse qui a embrasé la Place des Festivals
Lundi 29 juin, la nuit montréalaise s’est offert une déesse. À 21 h 30 pile, la scène TD de la Place des Festivals s’illumine et Naïka surgit, féline, affichée dans une tenue affriolante qui annonce d’emblée la couleur : ce soir, on assume tout. Dans le cadre de la 46e édition du Festival international de jazz de Montréal — ce monument culturel de l’été, gratuit pour les deux tiers de sa programmation et dont la réputation rayonne bien au-delà du Québec, là où Ray Charles, Herbie Hancock et tant d’autres légendes ont écrit l’histoire —, la franco-haïtienne livre un peu plus d’une heure d’un son parfaitement décomplexée.
Une heure de feu et de velours
Elle ouvre avec « Welcome to Ecclesia », porte d’entrée de son univers, et la foule, déjà acquise, s’embrase. Suivent « Blessing » puis, vers 22 h 25, le moment que tout le monde attendait : « One Track Mind ». Bâti sur une rythmique de konpa haïtien et célèbre pour ce couplet en créole devenu viral sur les réseaux, le tube planétaire fait littéralement vibrer la place. Tellement qu’après le rappel, à 22 h 43, on l’entendait encore éclater dans les rues de Sainte-Catherine, crachée à plein volume par les radios des autos. Voilà l’effet Naïka : on ne sort pas de son show, on le traîne avec soi.
Sur scène, ils sont cinq. Naïka au centre, magnétique, le regard franc et le déhanché souverain, entourée d’Étienne aux claviers, d’un saxophoniste qui s’offre un solo remarqué, d’un guitariste et d’un batteur. La formation est compacte, organique, taillée pour le groove. Et entre ses titres, la chanteuse prend le temps : elle parle à la foule dans un français impeccable, raconte la genèse de ses chansons, tisse une intimité rare avec un public dense, majoritairement composé de femmes métissées — son miroir, son reflet, sa tribu. Car c’est aussi ça, le phénomène Naïka : un public qui se reconnaît dans la peau, dans la langue, dans l’entre-deux.
Une enfant du monde, fière de ne choisir aucune case
Pour comprendre la magie, il faut remonter à Miami, le 2 mars 1995, où naît Victoria Naïka Richard. Sa mère est haïtienne — aux racines aussi libanaises, palestiniennes et syriennes — et son père, Français né et élevé à Madagascar. Au gré des mutations professionnelles paternelles, l’enfant grandit en nomade : Vanuatu, Kenya, Afrique du Sud, Guadeloupe, Paris, avant de poser ses valises à Miami à seize ans. « Third culture kid » revendiquée, elle a fait de cette identité éclatée non pas un fardeau mais une signature. Là où d’autres cherchent une étiquette, Naïka cultive l’ambiguïté, refuse de se ranger dans une seule case et en tire toute sa force artistique.
Cette mosaïque s’entend dans chaque note. Elle chante en anglais, en français et en créole haïtien, glissant d’une langue à l’autre selon l’émotion, mariant pop, R&B et soul à des sonorités afro-caribéennes. Les médias appellent ça la « world pop » ; chez elle, ce n’est pas un argument marketing, mais un vécu. Son premier album, Eclesia — sorti le 20 février 2026 et présenté à Montréal ce soir-là — porte d’ailleurs un titre suggéré par son père : du grec ancien ekklêsia, le « rassemblement ». Tout un programme pour une artiste dont l’obsession est de relier les identités sans jamais les dissoudre.
Un parcours qui force le respect
Derrière la robe sexy et le sourire solaire, il y a une bête de travail. Formée au prestigieux Berklee College of Music de Boston — l’école de Quincy Jones et de John Mayer —, Naïka assure dès sa première année les premières parties de la tournée américaine de Michael Bolton. La machine s’emballe en 2016 avec sa reprise du chant traditionnel haïtien « Papa Gèdè », millionnaire en quelques jours. Puis vient « Ride » en 2017 : cinq millions d’écoutes sur Spotify, deuxième du palmarès viral mondial, classé dans douze pays, et un contrat signé avec Capitol Records, division d’Universal.
La suite tient du raz-de-marée. En 2020, sa version de « Don’t Rush » dépasse les 20 millions de vues sur TikTok en trois mois. Ses morceaux s’invitent partout : « Sauce » dans une campagne publicitaire de l’iPhone 12, « Water » dans la bande-son de FIFA 21. Au fil de ses EP — Lost in Paradïse Pt. 1 et Pt. 2, puis Transitions —, elle franchit le cap des 270 millions d’écoutes et fédère plus de deux millions de fans. Artiste indépendante jusqu’au bout des ongles, elle enchaîne les tournées à guichets fermés en Europe, en Amérique du Nord et au Moyen-Orient, est sacrée « Caribbean Fusion Artist of the Year » aux Caribbean Music Awards 2025, et signe avec sa reprise « Reimagined » de « Woman » de Doja Cat la performance la plus visionnée en 24 heures. Côté mode, son esthétique audacieuse séduit Jimmy Choo, Fendi, Jean Paul Gaultier et Burberry. Bref, une popstar en devenir qui n’a plus grand-chose à prouver.
Horizons, désirs et engagements
Mais Naïka ne se contente pas de faire tourner les têtes. Artiste engagée, elle chante la féminité, la différence et l’estime de soi ; elle a fait virer « My Body, My Choice » en réaction à l’abrogation de l’arrêt Roe v. Wade. Elle rêve tout haut d’un monde plus conscient, plus écologiste, plus humaniste. Et son ambition la plus tendre reste tournée vers la terre de sa mère : épaulant l’ONG haïtienne Fleur de Vie, elle veut, à terme, bâtir une école en Haïti.
C’est là toute la dualité de cette femme qui incendie une scène en tenue affriolante et, le micro à peine reposé, parle d’éducation et de rassemblement. Naïka assume sa beauté, son corps, sa sensualité, exactement comme elle assume ses langues et ses origines : sans excuse, sans compromis. Avec Eclesia et une tournée internationale qui la mènera notamment au mythique Montreux Jazz Festival cet été, l’horizon n’a jamais paru aussi vaste. Montréal, lundi soir, a eu le privilège d’en goûter un éclat brûlant. Et si vous l’avez manquée, ne cherchez pas : le refrain de « One Track Mind » résonne probablement encore quelque part, dans une auto, fenêtres baissées, sur Sainte-Catherine.
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