Une nation qui refuse de mourir
Il y a quelque chose d’obstinément vivant dans Haïti. Malgré les manchettes catastrophistes, malgré les images en boucle de barricades enflammées dans Bel-Air ou Solino, malgré l’exil forcé de centaines de milliers de personnes, la première République noire de l’histoire continue d’exister, de créer, de revendiquer. En ce printemps 2026, alors que le Conseil de sécurité des Nations unies vient de prolonger pour une nouvelle année le mandat de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), dirigée par le Kenya, c’est cette tension entre épuisement et espérance qui définit le quotidien de onze millions d’Haïtiens.
« On nous enterre depuis 1804. On est encore là », nous confie Marie-Lourdes Joseph, professeure d’histoire à l’Université d’État d’Haïti, jointe par téléphone à Pétion-Ville. Une phrase qui résume, mieux que n’importe quel rapport, l’état d’esprit d’une population qui a vu défiler interventions, missions et plans de sortie de crise sans jamais perdre tout à fait sa fierté.
La MMAS, entre résultats partiels et critiques persistantes
Déployée initialement en juin 2024 après des mois de tergiversations diplomatiques, la Mission multinationale rassemble aujourd’hui plus de 2 500 personnels venus du Kenya, de la Jamaïque, du Bahamas, du Bénin, du Belize et du Salvador. Loin des 5 000 effectifs initialement promis, la mission opère avec des moyens limités, financée principalement par les États-Unis et le Canada.
Le bilan est contrasté. Selon les chiffres communiqués par le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH) en avril 2026, les opérations conjointes avec la Police nationale d’Haïti (PNH) ont permis de reprendre partiellement le contrôle de certains quartiers stratégiques de Port-au-Prince, notamment autour du Palais national et de l’aéroport Toussaint-Louverture, rouvert au trafic commercial régulier depuis l’automne dernier. Pourtant, la coalition de gangs Viv Ansanm, sous la direction du tristement célèbre Jimmy Chérizier dit « Barbecue », contrôle toujours environ 80 % de la capitale.
Le Canada, pour sa part, a investi près de 100 millions de dollars dans la mission et la formation policière, sans déployer de troupes au sol — un choix d’Ottawa critiqué tant par les organisations de la diaspora que par certains observateurs internationaux. « On ne peut pas dire qu’on soutient Haïti et refuser, en même temps, d’assumer une présence visible sur le terrain », tranche Frantz Benjamin, élu québécois et figure importante de la communauté haïtienne de Montréal.
Le Conseil présidentiel de transition à l’épreuve du temps
Sur le plan politique, le Conseil présidentiel de transition (CPT), formé en avril 2024 après le départ forcé de l’ex-Premier ministre Ariel Henry, peine à incarner un véritable renouveau. Composé de neuf membres représentant les principales forces politiques et la société civile, l’organe collégial a connu une rotation de présidence en mars 2026, avec l’arrivée à sa tête de Laurent Saint-Cyr, succédant à Leslie Voltaire.
Sa mission demeure colossale : organiser des élections générales d’ici février 2027, date butoir du mandat de transition, rétablir un minimum d’autorité étatique et amorcer une réforme constitutionnelle. Or, comment tenir un scrutin crédible dans un pays où près de 1,3 million de personnes sont déplacées internes, selon l’Organisation internationale pour les migrations ?
Plus de 5 600 personnes ont été tuées en Haïti en 2024, selon le Haut-Commissariat aux droits de l’homme — un bilan qui s’est légèrement amélioré en 2025, mais demeure parmi les plus élevés au monde rapporté à la population.
La diaspora, ce moteur silencieux
Pendant que les institutions vacillent, la diaspora haïtienne — estimée à plus de 4 millions de personnes à travers le monde, dont environ 180 000 au Québec — continue d’irriguer l’économie nationale. Les transferts de fonds représentent à eux seuls près du quart du PIB haïtien, soit environ 4 milliards de dollars américains par an, selon la Banque interaméricaine de développement.
Mais l’engagement va bien au-delà de l’argent. À Montréal, à Brooklyn, à Miami ou à Paris, des collectifs de jeunes professionnels d’origine haïtienne multiplient les initiatives : missions médicales, financement de petites écoles, soutien à des médias indépendants comme AyiboPost ou Enquet’Action, plaidoyer auprès des gouvernements occidentaux.
« La nouvelle génération de la diaspora ne veut plus seulement envoyer un mandat à la famille. Elle veut bâtir, investir, peser politiquement », observe Dominique Anglade, ancienne cheffe libérale à l’Assemblée nationale du Québec et elle-même fille d’intellectuels haïtiens exilés sous Duvalier.
Le poids des migrations forcées
L’un des dossiers les plus douloureux demeure celui des Haïtiens contraints à l’exil. En République dominicaine voisine, les expulsions massives — plus de 200 000 personnes renvoyées en 2025 selon les autorités dominicaines — ont suscité l’indignation des organismes de défense des droits humains. Au Canada, le Programme spécial d’immigration humanitaire pour les Haïtiens, mis en place sous le gouvernement Trudeau, a été reconduit en 2025 et offre une bouée à plusieurs milliers de familles.
Cependant, des voix s’élèvent contre le traitement différencié réservé aux migrants haïtiens à la frontière américano-mexicaine, où les expulsions vers Port-au-Prince ont repris malgré les conditions sécuritaires alarmantes. « Le racisme migratoire frappe d’abord les Noirs. Ce qui se passe à la frontière du Texas, on ne le verrait jamais pour des migrants européens », dénonce le Réseau de la diaspora haïtienne du Canada dans un communiqué publié la semaine dernière.
L’art, l’âme, la suite
Et pourtant, au milieu de la tempête, Haïti continue de produire. La récente Biennale de Jacmel, tenue en mars dernier malgré les défis logistiques, a réuni des artistes de toute la Caraïbe. Le cinéma haïtien rayonne, avec le succès international du long métrage Kafou Lavi, projeté à Cannes en mai. La littérature, portée par des figures comme Yanick Lahens ou Lyonel Trouillot, continue d’imposer Haïti comme une puissance culturelle.
« Tant qu’il y aura un tambour qui résonne quelque part à Léogâne, un poème écrit à Cap-Haïtien, une mère qui envoie son enfant à l’école malgré tout — Haïti gagnera », conclut Marie-Lourdes Joseph.
À Ottawa, à Washington, à Nairobi comme à Port-au-Prince, l’année 2026 sera décisive. Pour la communauté internationale, qui devra prouver que son engagement dépasse la rhétorique. Pour la classe politique haïtienne, qui devra livrer un calendrier électoral crédible. Et pour la diaspora, dont la voix n’a jamais été aussi nécessaire. La première République noire n’attend pas qu’on la sauve. Elle demande qu’on la respecte.
— Lenia













