Une commémoration qui dépasse la politique
Il y a des dates qui semblent n’appartenir qu’aux manuels de sciences politiques. Le 9 juillet 2002 en fait partie. Ce jour-là, à Durban, en Afrique du Sud, une page se tournait pour tout un continent. L’Union africaine (UA) succédait officiellement à l’Organisation de l’unité africaine (OUA), fondée en 1963. Mais réduire cet anniversaire à une simple transition institutionnelle serait passer à côté de l’essentiel. Car derrière les acronymes et les sommets se joue une question profondément culturelle : comment un continent de 55 États raconte-t-il sa propre histoire au reste du monde?
Rappelons les faits. Lancée par la signature de la déclaration de Syrte du 9 septembre 1999, l’Union africaine a été officiellement créée à Durban le 9 juillet 2002. Elle a remplacé l’Organisation de l’unité africaine, fondée à Addis-Abeba en mai 1963 dans un esprit panafricain de lutte contre la colonisation et l’apartheid. L’Union africaine a été lancée à Durban le 9 juillet 2002 par son premier président, l’ancien chef d’État sud-africain Thabo Mbeki, lors de la première session de la Conférence de l’Union africaine. Si les deux grands thèmes fédérateurs de l’OUA avaient été la décolonisation et la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud, l’UA s’est donné une ambition plus large — et la culture y occupe une place centrale.
La renaissance culturelle, une aspiration inscrite noir sur blanc
Ce n’est pas un hasard si, dans le grand plan directeur qu’est l’Agenda 2063, la culture figure au premier rang des priorités. Ce document de référence, adopté par l’UA, ne se contente pas de belles paroles. L’une de ses aspirations affirme la prééminence de la renaissance culturelle africaine : inculquer l’esprit du panafricanisme, exploiter le riche patrimoine et la culture de l’Afrique pour que les arts créatifs contribuent de manière significative à la croissance et à la transformation du continent, et restaurer et préserver le patrimoine culturel africain, y compris ses langues.
La vision est audacieuse. Selon l’Agenda 2063, les idéaux panafricains seront entièrement intégrés dans tous les programmes scolaires et les biens culturels panafricains — patrimoine, folklore, langues, cinéma, musique, théâtre, littérature, festivals, religion et spiritualité — seront promus. La production et les industries artistiques africaines seront célébrées à travers le continent, et la diaspora contribuera de manière considérable à la prise de conscience de soi, au bien-être et à la prospérité. Pour un lectorat canadien francophone issu des communautés noires, cette mention explicite de la diaspora n’est pas anodine : elle nous inclut dans le projet.
Un musée pour raconter l’Afrique par l’Afrique
Le symbole le plus concret de cette ambition porte un nom : le Grand musée africain. Le siège provisoire du Grand musée d’Afrique a été inauguré le 21 juin 2023 à Alger, à la villa Boulkine, un joyau architectural algérien du XIXe siècle. Ce projet phare vise quelque chose de fondamental. Il cherche à faire connaître les artefacts culturels vastes, dynamiques et divers de l’Afrique ainsi que l’influence que le continent a eue et continue d’avoir sur les différentes cultures du monde dans des domaines tels que l’art, la musique, la langue et la science. Le Grand musée africain constituera un centre de coordination pour la préservation et la promotion du patrimoine culturel africain.
L’idée n’est d’ailleurs pas récente. Les ministres de la Culture des pays de l’Union africaine, réunis à Nairobi au Kenya en 2005, ont approuvé la création d’un grand musée de l’Afrique à Alger. Vingt ans auront donc séparé la décision de son embryon de réalisation — un rappel que les grands projets culturels panafricains avancent à leur propre rythme, souvent freinés par les moyens et les rivalités entre États.
La restitution : réparer le pillage colonial
Impossible de parler de culture africaine sans aborder l’éléphant dans la pièce : les œuvres arrachées durant la colonisation. Les chiffres donnent le vertige. Selon les estimations, plus de 90 % du patrimoine culturel africain se trouve hors du continent, conservé dans des musées européens et des collections privées. C’est dire l’ampleur de la dépossession.
Des brèches s’ouvrent toutefois. Des initiatives comme le rapport Sarr-Savoy de 2018, qui a poussé la France à restituer 26 œuvres au Bénin en 2021, ont ouvert la voie à un processus de réparation éthique. Ce mouvement s’inscrit pleinement dans la stratégie continentale. L’année 2025 s’inscrit dans le cadre plus large de l’Agenda 2063, le plan continental de développement durable qui identifie la culture comme un pilier de l’intégration africaine et de la construction d’une identité panafricaine. La numérisation du patrimoine, la traçabilité des œuvres, la coopération internationale : autant de chantiers où se rejouent, en creux, des questions de dignité et de justice historique.
Des artistes qui portent le flambeau
La renaissance culturelle africaine n’est pas qu’affaire de diplomates et de conservateurs. Ce sont d’abord des créateurs et des créatrices qui la font vivre. Des artistes comme Ibrahim Mahama, du Ghana, et Wangechi Mutu, du Kenya, utilisent l’installation pour dénoncer le pillage et promouvoir des identités hybrides, comme on a pu le voir à la Biennale de Dakar en 2025. Ces voix contemporaines dialoguent avec les intellectuels du continent, dont l’économiste et écrivain sénégalais Felwine Sarr, coauteur du rapport sur la restitution. Comme il le souligne, le patrimoine n’est pas une relique du passé, mais une semence pour l’avenir.
Cette effervescence n’est pas qu’une célébration symbolique. L’Année du patrimoine culturel africain se veut un laboratoire de l’avenir, où justice historique, technologie et coopération s’entrelacent pour bâtir une Afrique plus unie et consciente.
Un écho jusqu’au Canada francophone
Pourquoi cela devrait-il nous interpeller, ici, à Montréal, à Ottawa ou à Moncton? Parce que l’Agenda 2063 pense la diaspora comme partie prenante. Les communautés noires du Canada francophone — qu’elles soient d’origine haïtienne, congolaise, sénégalaise, ivoirienne ou camerounaise — sont des maillons vivants de ce récit culturel. Nos festivals, nos librairies, nos galeries et nos scènes musicales participent, à leur manière, à cette renaissance.
Vingt-quatre ans après Durban, l’Union africaine demeure une institution imparfaite, souvent critiquée pour sa lenteur et ses contradictions. Mais sur le terrain de la culture, quelque chose d’irréversible s’est enclenché : la volonté d’un continent de tenir lui-même le stylo qui écrit son histoire. Reste une question ouverte, que chaque membre de la diaspora peut se poser en ce jour de commémoration : quelle est notre part dans ce grand récit qui se réécrit?
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