Un genou, un monde qui bascule
Le 9 juin 2020, alors que la dépouille de George Floyd était inhumée à Houston, au Texas, la planète sportive vivait l’une de ses plus grandes secousses morales depuis le Black Power salute de Tommie Smith et John Carlos à Mexico en 1968. Partout, des athlètes prenaient le genou, des ligues professionnelles suspendaient leurs activités, et des slogans jusque-là cantonnés aux marges militantes — Black Lives Matter, I Can’t Breathe — s’affichaient sur les maillots des plus grandes vedettes mondiales. Cinq ans plus tard, à l’approche de cette date commémorative, le sport international se retrouve face à un bilan que beaucoup hésitent à dresser franchement.
Le geste de Colin Kaepernick, ce quart-arrière des 49ers de San Francisco qui s’était agenouillé pendant l’hymne américain dès 2016, avait alors retrouvé une seconde vie. Banni officieusement de la NFL depuis 2017, Kaepernick n’a jamais été réintégré dans la ligue, malgré les excuses publiques de son commissaire Roger Goodell en juin 2020, qui reconnaissait : « Nous, à la NFL, avons eu tort de ne pas écouter plus tôt les joueurs de la NFL. » Une admission tardive qui sonne aujourd’hui comme une promesse non tenue.
La NBA, locomotive et laboratoire
S’il est une ligue qui a incarné la rupture de 2020, c’est bien la NBA. Lors de la « bulle » de Disney World, en Floride, les joueurs avaient affiché des messages politiques sur leur maillot — Equality, Say Their Names, How Many More — et boycotté brièvement les matchs des séries éliminatoires après la fusillade contre Jacob Blake à Kenosha, au Wisconsin, le 23 août 2020. Les Bucks de Milwaukee avaient ouvert le pas, suivis par l’ensemble des équipes.
Cinq ans après, l’héritage de ce moment est tangible mais fragile. La fondation More Than a Vote, lancée par LeBron James, a contribué à transformer plusieurs arénas en bureaux de vote lors des élections américaines de 2020. La NBA a maintenu ses partenariats avec des organisations comme la National Basketball Social Justice Coalition, créée en 2020. Mais plusieurs analystes notent un essoufflement médiatique : les messages se sont faits plus discrets, les conférences de presse moins politisées, et la pression économique a repris ses droits, notamment dans le contexte des relations commerciales avec la Chine.
Le soccer européen et la fatigue antiraciste
De l’autre côté de l’Atlantique, la Premier League anglaise avait adopté dès juin 2020 le geste du genou avant chaque match. Une initiative qui a duré jusqu’en août 2022, lorsque les capitaines des clubs ont décidé collectivement de ne réserver le geste qu’à des moments précis de la saison, jugeant que sa force symbolique s’était érodée. Le défenseur de Crystal Palace Wilfried Zaha, d’origine ivoirienne, avait été l’un des premiers à cesser de s’agenouiller, expliquant en mars 2021 que « s’agenouiller est devenu un peu un cliché » et qu’il préférait « se tenir debout ».
Les chiffres, eux, n’ont guère bougé. Le rapport annuel de l’organisation Kick It Out, qui surveille le racisme dans le football britannique, a documenté une hausse soutenue des signalements d’incidents racistes depuis 2020, avec des records atteints lors de la saison 2022-2023. En Italie, les épisodes touchant des joueurs comme Romelu Lukaku ou Mike Maignan ont rappelé que les stades européens demeurent des espaces où la dignité des athlètes noirs est régulièrement mise à mal.
L’angle canadien : une parole qui s’affirme
Au Canada, la commémoration de George Floyd a aussi laissé des traces dans le paysage sportif. La sprinteuse Crystal Emmanuel, le basketteur RJ Barrett ou encore le footballeur Alphonso Davies ont, à divers moments, pris position sur les enjeux de racisme systémique. Les Raptors de Toronto avaient été parmi les premières équipes nord-américaines à parler ouvertement de la mort de Regis Korchinski-Paquet, cette jeune femme noire torontoise décédée le 27 mai 2020 dans des circonstances ayant impliqué la police.
Au sein de la NHL, ligue historiquement peu diversifiée, l’attaquant Akim Aliu avait cofondé en juin 2020 la Hockey Diversity Alliance, avec notamment Evander Kane. L’organisation s’est rapidement distanciée de la ligue elle-même, dénonçant un manque d’engagement structurel. Aliu, d’origine nigériane et ukrainienne, avait révélé dès 2019 avoir subi des insultes racistes de la part de l’entraîneur Bill Peters, déclenchant l’une des plus importantes prises de conscience du hockey professionnel.
Le retour des résistances
Le contexte politique nord-américain de 2025-2026 a profondément modifié la donne. Les attaques contre les programmes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) menées par l’administration Trump, revenue à la Maison-Blanche en janvier 2025, ont fragilisé plusieurs initiatives lancées dans la foulée du mouvement de 2020. Plusieurs grandes entreprises commanditaires du sport professionnel ont réduit leurs engagements financiers envers les organisations antiracistes, citant la nouvelle conjoncture juridique.
Dans ce climat, la parole des athlètes noirs apparaît à la fois plus précieuse et plus risquée. La gymnaste Simone Biles, la joueuse de tennis Coco Gauff ou le sprinter Noah Lyles continuent d’utiliser leurs plateformes pour évoquer la santé mentale, la justice raciale et la représentation. Mais le coût personnel de ces prises de position, dans un environnement médiatique polarisé, demeure considérable.
Mémoire vive
Que reste-t-il, en définitive, du 9 juin 2020 ? Peut-être cette évidence : que le sport, longtemps présenté comme un sanctuaire apolitique, ne pourra plus jamais prétendre l’être tout à fait. La famille Floyd, à travers la George Floyd Memorial Foundation dirigée par sa sœur Bridgett Floyd, continue de financer des bourses d’études et des programmes communautaires. Les athlètes noirs, eux, savent que chaque genou posé, chaque mot prononcé, chaque silence aussi, sera lu à l’aune de cet été qui a fait vaciller le monde. La commémoration n’est pas une page tournée. Elle est, pour beaucoup, un point de repère.
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