Une déferlante sonore venue du Sud global
En janvier 2026, lorsque Spotify a publié son bilan annuel, un chiffre a fait sursauter les analystes de l’industrie : les écoutes mondiales d’afrobeats avaient bondi de 550 % depuis 2017, tandis que l’amapiano sud-africain enregistrait à lui seul plus de 1,4 milliard de streams hors d’Afrique en 2025. Le konpa haïtien, longtemps cantonné aux radios communautaires de Brooklyn, Miami et Montréal-Nord, s’est lui aussi invité dans le Top 50 Global, propulsé par une nouvelle génération d’artistes qui n’hésitent plus à fusionner les codes ancestraux avec la trap, le R&B alternatif ou la house.
Ce n’est plus un phénomène, c’est un basculement. Les musiques noires — entendues ici dans leur pluralité géographique et linguistique — ne sont plus des « musiques du monde » reléguées à une catégorie exotique des cérémonies de remise de prix. Elles sont devenues le pouls de la culture populaire mondiale. Et cette transformation oblige l’industrie, les médias et même les institutions culturelles canadiennes à repenser leur grille de lecture.
Lagos, Johannesburg, Accra : les nouvelles capitales de la pop
Au cours des cinq dernières années, Lagos s’est imposée comme l’une des villes les plus influentes de la musique mondiale. Burna Boy, Tems, Rema, Asake, Ayra Starr : la liste des artistes nigérians qui remplissent les arénas de Londres, Paris, Toronto et New York s’allonge à un rythme vertigineux. En 2025, Tems est devenue la première artiste africaine à remporter trois Grammy Awards la même année, un exploit historique qui a forcé la Recording Academy à élargir ses catégories dédiées à la musique africaine.
L’amapiano, né dans les townships de Pretoria et de Johannesburg au milieu des années 2010, suit une trajectoire similaire. Tyla, la jeune Sud-Africaine de 24 ans, a confirmé en 2026 avec son deuxième album que le genre n’était pas une mode passagère. « L’amapiano, c’est notre façon de raconter qui nous sommes, ce que nos parents ont vécu, ce que nos quartiers respirent », déclarait-elle récemment au magazine britannique Dazed. Ce mélange hypnotique de log drums, de piano jazz et de percussions house séduit autant les clubs de Berlin que les TikTokeurs de Sherbrooke.
Le Ghana n’est pas en reste, avec l’explosion de l’azonto modernisé et du highlife électronique porté par des figures comme Stonebwoy ou Amaarae. Quant au coupé-décalé ivoirien, il connaît un second souffle grâce à une jeune scène d’Abidjan qui hybride les sonorités traditionnelles avec le drill et le grime londonien.
Le konpa et la créolité : la voix caribéenne s’amplifie
Au-delà du continent africain, la Caraïbe noire vit elle aussi un moment culturel intense. Le konpa haïtien, héritage direct de Nemours Jean-Baptiste et Webert Sicot dans les années 1950, est en pleine réinvention. Des artistes comme Rutshelle Guillaume, J Perry ou la nouvelle vague représentée par K-Dilak fusionnent désormais le genre avec la pop urbaine. À Montréal, la scène haïtienne — forte de plus de 150 000 personnes selon Statistique Canada — joue un rôle de catalyseur. Les soirées konpa du Vieux-Port, à Saint-Léonard avec des promoteur comme Platinum D. / BassMint ou encore les festivals comme Haïti en Folie attirent désormais un public francophone diversifié, bien au-delà de la diaspora.
Le dancehall jamaïcain, le soca trinidadien, le zouk antillais et la bachata afro-dominicaine participent à cette polyphonie. Une étude de l’International Federation of the Phonographic Industry publiée en mars 2026 estime que les musiques afro-diasporiques représentent désormais 31 % des écoutes mondiales sur les principales plateformes, contre à peine 9 % en 2015.
Montréal, plaque tournante francophone des musiques noires
Le Canada francophone occupe une place singulière dans cet écosystème. Montréal, avec sa concentration unique de communautés haïtiennes, congolaises, ivoiriennes, sénégalaises et camerounaises, est devenue un laboratoire créatif où se croisent les sonorités. Des artistes comme Baz Konpa, Naya Ali, Sarahmée, Shreez ou Zach Zoya ont ouvert des brèches dans l’industrie québécoise, traditionnellement plus perméable à la chanson francophone d’auteur qu’aux musiques urbaines noires.
Pourtant, le chemin reste semé d’embûches. Plusieurs artistes dénoncent encore le manque de représentation dans les programmations radio commerciales et les difficultés à obtenir du financement public.
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