Une transition née dans l’urgence
Le 25 avril 2024, sous la pression conjointe de la CARICOM, des États-Unis et d’une partie de la société civile haïtienne, un Conseil présidentiel de transition (CPT) de neuf membres était officiellement installé au Palais national de Port-au-Prince. Cette structure inédite, composée de sept membres votants et de deux observateurs représentant les principales forces politiques du pays ainsi que le secteur privé et la société civile, avait pour mandat de ramener la stabilité, d’organiser des élections et de préparer le terrain pour une nouvelle Constitution avant le 7 février 2026.
Plus d’un an plus tard, force est de constater que les promesses initiales se heurtent à une réalité brutale. La présidence tournante du Conseil, exercée successivement par Edgard Leblanc Fils, Leslie Voltaire puis Fritz Alphonse Jean, n’a pas suffi à enrayer la spirale de violence qui asphyxie la capitale haïtienne. Les Premiers ministres se sont eux aussi succédé dans un climat de tensions ouvertes : Garry Conille, nommé en juin 2024, a été démis de ses fonctions en novembre de la même année et remplacé par Alix Didier Fils-Aimé.
La mission multinationale kenyane : entre espoirs et limites
L’arrivée des premiers contingents kényans à Port-au-Prince en juin 2024, dans le cadre de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS) autorisée par la résolution 2699 du Conseil de sécurité de l’ONU, avait été accueillie avec un mélange d’espoir et de scepticisme. Pour la première fois depuis longtemps, une force africaine prenait la tête d’une opération de sécurité dans la Caraïbe — un symbole fort de solidarité Sud-Sud que plusieurs intellectuels panafricanistes avaient salué.
Mais sur le terrain, les résultats demeurent en deçà des attentes. Selon les chiffres rapportés par le Bureau intégré des Nations unies en Haïti (BINUH), la violence des gangs a continué à faire des milliers de victimes en 2024 et 2025, avec des déplacements internes qui dépassent désormais le million de personnes selon l’Organisation internationale pour les migrations. Le contingent kényan, initialement prévu à 1 000 hommes et appuyé par des forces venues notamment de la Jamaïque, des Bahamas, du Belize et du Guatemala, n’a jamais atteint les effectifs annoncés.
La coalition « Viv Ansanm » et la pression des gangs
Face aux institutions affaiblies, la coalition de gangs « Viv Ansanm », formée début 2024 par l’alliance des fédérations rivales du G-9 dirigée par Jimmy « Barbecue » Chérizier et du G-Pèp, continue de contrôler une part substantielle de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. Les estimations relayées par plusieurs agences onusiennes évoquent un contrôle effectif sur environ 85 % de la capitale, paralysant l’activité économique, le système de santé et l’éducation.
L’aéroport international Toussaint-Louverture, fermé à plusieurs reprises en 2024 après des attaques armées, a connu des perturbations répétées en 2025. Le port de Port-au-Prince, vital pour l’importation de produits de base, fonctionne au ralenti. « Nous ne sommes plus dans une crise sécuritaire, mais dans un effondrement humanitaire », déclarait Ulrika Richardson, coordonnatrice humanitaire de l’ONU pour Haïti, lors de plusieurs interventions publiques au cours de l’année écoulée.
L’échéance électorale : un horizon brouillé
La feuille de route du CPT prévoyait l’organisation d’élections générales — présidentielle, législatives et municipales — devant permettre une passation du pouvoir le 7 février 2026, date hautement symbolique correspondant à la fin théorique du mandat présidentiel ouvert depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021. Or, le Conseil électoral provisoire (CEP), installé tardivement, fait face à des défis logistiques considérables : registres électoraux à mettre à jour, cartes d’identification à délivrer, bureaux de vote à sécuriser dans un pays où le contrôle territorial échappe largement à l’État.
La perspective d’un référendum constitutionnel, envisagée par certains membres du CPT, divise profondément la classe politique haïtienne. Plusieurs organisations de la société civile, dont le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), ont exprimé leurs réserves quant à la légitimité d’une telle consultation dans le contexte actuel.
La diaspora, témoin et actrice
Au Canada, où vit l’une des plus importantes diasporas haïtiennes du monde — particulièrement concentrée à Montréal — l’inquiétude est palpable. Les transferts de fonds, qui représentent selon la Banque mondiale plus de 20 % du PIB haïtien, demeurent la principale bouée de sauvetage de millions de familles. Plusieurs organismes communautaires québécois, comme la Maison d’Haïti, multiplient les appels à une mobilisation plus structurée du Canada, qui a annoncé à plusieurs reprises des contributions financières à la mission multinationale et à l’aide humanitaire.
Ottawa a également imposé, depuis 2022, des sanctions ciblées contre plusieurs membres de l’élite politique et économique haïtienne accusés de soutenir les gangs — une démarche saluée par les organisations de défense des droits humains, bien que son efficacité réelle reste débattue.
Repenser la solidarité internationale
Au-delà du court terme, c’est la question même du modèle d’intervention internationale en Haïti qui se pose. Les échecs successifs de la MINUSTAH (2004-2017), entachée notamment par l’introduction du choléra et par des allégations d’abus sexuels, pèsent encore lourdement dans la mémoire collective haïtienne. La mission kényane, présentée comme une rupture, devra démontrer qu’elle peut éviter les écueils du passé.
Pour de nombreux intellectuels haïtiens, comme l’historien Michel Soukar ou la sociologue Sabine Lamour, l’avenir du pays ne se jouera pas uniquement dans les salons diplomatiques de New York ou de Nairobi, mais dans la capacité des Haïtiens eux-mêmes à reconstruire un pacte social. La refondation de l’État, l’investissement massif dans l’éducation et la santé, et la lutte contre l’impunité demeurent des chantiers où la communauté internationale peut accompagner, mais non se substituer.
À l’heure où le monde célèbre régulièrement les figures de l’indépendance haïtienne de 1804, le défi est immense : faire en sorte que la première République noire libre du monde retrouve les moyens de sa souveraineté pleine et entière. Le temps presse, et chaque mois qui passe sans solution durable creuse davantage la fracture entre une nation résiliente et un État défaillant.
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