Soleils: un film de Olivier Delahaye & Dani Kouyaté

Il semblerait que l’histoire de l’Afrique noire soit comme la matière noire que traquent les physiciens contemporains; nous ne savons pas la capter. Soleils est un film atypique, entre le conte philosophique et le road-movie, entre le voyage initiatique et le spectacle, qui nous parle d’une manière positive de l’Afrique, de sa sagesse, de son histoire, de ses relations avec l’Europe et des préjugés qui l’entourent et nous empêchent, nous, Africains ou Européens, de considérer ce qu’elle peut avoir à nous dire.

Pourquoi sommes – nous si peu enclins à faire crédit de quoi que ce soit à l’Afrique? Faisons un jeu ensemble et cherchons les films qui parlent de l’Afrique : LE DERNIER ROI D’ECOSSE, BLOOD DIAMOND, L’AFRIQUE, COMMENT CA VA AVEC LA DOULEUR?, MOBUTU ROI DU ZAIRE … L’Afrique ne serait – elle que le continent de la corruption, de la folie sanguinaire, des tyrans, de la misère … ? Il n’y a qu’une exception, ce sont les films qui mettent en scène Nelson Mandela : GOODBYE BAFANA, INVICTUS … Pourrions – nous considérer que Nelson Mandela soit le fruit d’une éducation africaine, d’un humanisme africain, d’un sens de la justice africain qui a notamment produit la Commission Vérité et Réconciliation qui a permis aux Sud – Africains de vivre ensemble ? Pourquoi se priver d’aller voir plus loin pour vérifier si par hasard il n’y aurait pas là des solutions à certains de nos problèmes ? C’est ce que SOLEILS invite le spectateur à faire en revisitant l’histoire, en changeant de perspective, en regardant les choses du double point de vue des réalisateurs, Olivier Delahaye et Dani Kouyaté dont les positions se rejoignent souvent . Et lorsqu’elles différent c’est pour s’enrichir.

La première originalité de SOLEILS tient à sa réalisation bicéphale.

Un Burkinabè et un Français se sont réunis pour raconter une histoire intemporelle qui échappe aux frontières mentales autant que physiques . Ce regard en stéréo sur la sagesse, l’histoire, la justice, la mémoire ou la transmission transformera cette ambition en un spectacle grand public . A l’origine du projet, il y a un ange et une interrogation.

SOLEILS porte en filigrane la présence de Sotigui Kouyaté, comédien, griot, transmetteur de la sagesse africaine et citoyen du monde . Il fut pendant plus de vingt ans le comédien fétiche de Peter Brook, son double sur scène, un comédien qui prêta son élégance et sa silhouette inoubliables à plus de 100 films et remporta l’Ours d’Argent du Meilleur Comédien à Berlin en 2009. Il portait avec lui l’Afrique et diffusait une humanité telle que ses amis et admirateurs du Brésil, de Grèce ou du Japon se sentaient incroyablement proches de lui . Sotigui était le père de Dani avec lequel il tourna deux des trois longs – métrages que Dani a réalisés avant SOLEILS et l’ami d’Olivier avec lequel il tourna aussi bien à Ouagadougou qu’à Paris et prépara un documentaire fleuve qui fut le cocon dans lequel se développa SOLEILS.

Olivier Delahaye : « En 2009 , Sotigui, déjà très malade, passait beaucoup de temps dans une maison de repos . J’allais souvent le voir . Un jour, après avoir parlé pendant un bon moment de notre grand projet que je n’arrivais pas à faire décoller, Sotigui se glissa sur le bord de son lit et me fit signe de le rejoindre . Je m’assis à mon tour à côté de lui . Il prit ma main dans la sienne, comme je l’avais toujours vu faire avec les interlocuteurs auxquels il voulait « dire » quelque chose.

Sotigui garda le silence . Puis : « Olivier, je pense qu’il est temps que tu écrives un long – métrage . » Rien de plus.

Je rentrai chez moi, accablé de ne pas avoir déjà écrit ce film que nous aurions pu faire ensemble alors que je voyais bien que la maladie gagnait tous les jours du terrain . Écrire, d’accord, mais sur quoi ? Le lendemain je m’assis à ma table de travail ; de quoi allais – je parler? Quelle histoire allais – je inventer? J’ai fermé les yeux . Dans l’obscurité est apparue une petite flamme, celle que je savais fragile et pourtant si forte dans la nuit du combat de Sotigui, celle qui brille au fond de tout être et que nous cherchons dans les yeux de ceux que nous regardons . Dans cette obscurité j’entendis la voix de Sotigui qui chuchotait de ne pas avoir peur de l’imprévu et de me laisser guider.

Okay . J’ai mis en suspens toute autre occupation et dans les cinq semaines qui suivirent j’écrivis le scénario de SOLEILS en empruntant des chemins que personne, et surtout pas moi, ne connaissait . Chaque jour apportait son lot de surprises et de plaisirs. Mes seules escapades hors de mon bureau pendant ce temps de l’écriture furent pour aller voir de temps à autre Sotigui auquel je ne pouvais raconter le scénario que j’écrivais tant j’avançais comme en un labyrinthe . Régulièrement nous nous parlions avec Dani qui habitait déjà en Suède et auquel je donnais des nouvelles de son père . Et puis un jour, je lui ai proposé de coréaliser le film, et même, s’il le souhaitait, de travailler ensemble dès le scénario . Dans sa sagesse, Dani m’a dit qu’il valait mieux que je continue d’avancer seul sur ce chemin obscur dont j’étais semblait – il le seul à connaître la destination, et que nous verrions une fois le scénario fini . Après avoir mis le point final au scénario, je l’envoyais à Dani et j’allais le lire par petites cessions à Sotigui qui voulait l’entendre, malgré sa fatigue . »

Dani Kouyaté : « Au départ il y avait une envie . Celle de collaborer un jour avec Olivier sur un projet de film . L’envie était réciproque, mais nous étions d’accord sur un fait : il fallait que ce soit sur un sujet sur lequel nos vues se compléteraient . Il n’y avait pas d’urgence . Puis un jour Olivier m’a dit : “J’écris en ce moment un truc inspiré par ton père, il est lui – même au centre de l’histoire et jouera son propre rôle mais dans une fiction totale, un voyage dans le temps … un conte moderne” . Ces propos étaient suffisamment décalés pour tout de suite susciter mon intérêt . Mais j’ai préféré attendre de voir . J’ai voulu d’abord lire le premier jet du travail pour en déceler le contenu, avant de me prononcer . Environ trois semaines après, Olivier m’a envoyé la première version de son scénario . J’en ai été agréablement surpris et j’ai tout de suite vu qu’il y avait un film derrière ce texte . Le propos était profond, sérieux, voire grave parfois, mais le ton était original, onirique, ironique et métaphorique, autant d’éléments qui touchent directement ma sensibilité de griot – conteur . En plus Olivier faisait une invitation à une lecture positive de l’Afrique et cela ne pouvait pas me laisser indifférent . Alors quand il m’a demandé si je voulais coréaliser le film avec lui, il n’y avait pas de doute dans mon esprit . Nous avons passé des nuits et des jours à discuter du contenu du scénario . Nous avions énormément à dire l’un et l’autre, nous n’étions pas forcément d’accord, mais c’était justement ce qui nous plaisait et c’était toujours instructif . Au final nous avons eu raison, puisque le scénario a été reconnu et soutenu par la commission de l’avance sur recettes du CNC en France quelques mois après . »

Soleils n’est jamais sorti en salle et rares ont donc été les occasions de le voir.

La séance du 27 novembre, au Musée Dapper, sera suivie d’une rencontre – animée par Catherine Ruelle, journaliste –, avec Olivier Delahaye, Dani Kouyaté et certains des comédiens du film.

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